Notre ami Roger Savarly nous offre en avant première quelques fragments de son prochain roman, It's a strange world. Son auteur nous décrit cette oeuvre comme "une suite potentielle
de Le titre du livre, tant sur le fond que dans la forme". Après la prose hallucinée de Couille de chien, le réalisme onirique de Les mains du cuisinier, et la
narration compulsive de L'amie de ma femme, Roger renoue avec le récit explosé de ses débuts, privilégiant l'atmosphère et la suggestion, au grè d'une écriture fragmentaire d'une
efficaité redoutable.
IT'S A STRANGE WORLD
IT’S A STRANGE WORLD
« Bonjour madame, excusez-moi, les galeries Lafayette, s’il vous plait… »
Et voilà que j’y étais à Paris, combien de détours pour arriver là, sur ces trottoirs sales où se pressent des milliers de touristes, et quelques autres, qui regardent les vitrines, ou bien le clochard étendue devant, ou bien qui garde le regard fixe, semblant ne rien vouloir voir. Ces boulevards immenses et dangereux, où règne la violence mécanique des coupés-cabriolets, ces bâtiments gris, intenses, qui tombent en morceaux, et ces autres rénovés, qui gâchent le paysage ; ce mobilier urbain qui administre l’environnement. Ce bruit, cet environnement sonore, qui bouffe la part des autres. Cette vitesse, cet empressement, cette tension ; cette alchimie agressive qui, camouflée derrière un doux rêve, avait été le but d’un périple de quatre ans… Ce n’était pas du jeu.
Je devais rencontrer ce correspondant à coté de la station de métro, devant l’entrée du magasin ; moi qui m’attendait à patienter seul, nous étions une vingtaine, au bas mot, à stationner sur cette parcelle de trottoirs. Attendions-nous tous la même personne ? Impossible, avais-je pensé, en me remémorant les termes du contrat… Pourtant, il ne semblait pas s’agir d’une coïncidence ; tout ces types en haillons, avec leur gros sacs à sangles irritantes, de la poussière plein les cheveux, ébouriffés, de surcroit, ces chaussures sans lacets, dépareillées, parfois, ces chemises sans bouton et ces nœuds papillon sans gloire, j’étais comme eux, jusqu’à la moindre chaussette rapiécée, similaire jusqu’à la languette arrachée des baskets, dans notre uniforme de misère qui nous avait mené jusque Paris.
J’étais consterné ; y avait-il une sélection pour que se presse tant de monde ? Il était censé n’y avoir qu’une seule place, de surcroit elle m’avait été attribuée ; et pourtant, que dire face à tout ces jeunes hommes pressés les uns sur les autres, comme dans une cage ? Cette cage, qui les suivait au moindre pas, c’était la misère, qui les privait de liberté, et les faisait errer dans leur déchéance à travers le monde. Chacun ici désirait cette place plus que tout, et, si je n’avais plus le courage de me battre pour l’obtenir, pourtant il le fallait. Avais-je avalé tant de bitume pour rien ? Je ne me voyais même pas faire chemin inverse. Pour aller où ?
Mais il ne fallait pas défaillir ; ce n’était pas le moment. Pour le moment, j’avais rendez-vous avec le colonel, c’était le correspondant de l’alliance à Paris, c’était lui qui devait me remettre les clefs de mon poste et les premières consignes. J’étais venus parce qu’on m’avait engagé, le contrat était signé et remis en main propre, il devait s’agir d’un malentendu, d’ailleurs l’heure approchait, j’allais en avoir le cœur net. Un homme vêtu d’un gilet bombé gris, d’un pantalon de toile grise et de grandes bottes de cuir, portant une casquette de routier blanche et noire, le visage serré, coupé par une longue moustache de jais, s’avança vers l’attroupement statique, qui semblait avoir été abandonné la, comme le leste lâché par les piétons d’un autre monde. L’homme s’arrêta, regarda sa montre ; puis il sortit un panneau qu’il désigna à l’assemblée. « Jay Gibraltar », on y lisait. C’était mon nom ; soulagé, je me présentais devant l’homme. Il me serra la main, fit signe de le suivre, ce que j’exécutais immédiatement ; je jetai néanmoins un dernier coup d’œil derrière mon épaule. Les autres continuaient d’attendre. Je leur souhaitai bonne chance, de tout mon cœur.
L’homme m’amena jusqu’à une fourgonnette blanche d’apparence pitoyable, et m’indiqua du doigt de prendre place sur le siège passager. L’intérieur sentait le vieux tabac et le désodorisant de synthèse, le tout couplé à un relent d’essence qui devait trahir une fuite, quelque part. Même l’essence fuyait, dans ce monde. L’homme s’installa à son tour, sans un mot, un seul, et démarra le véhicule. Après avoir traversé tout le boulevard, nous arrivâmes à un immense rond point au milieu duquel trônait un imposant édifice cubique, percé de portes, autour duquel le balai des automobiles semblait tourner sans fin ; puis nous sortîmes dans une grande avenue, pour y emprunter l’entrée d’un parking souterrain. Après être descendu au troisième niveau, l’homme gara le véhicule à l’emplacement cent vingt-neuf. Devais-je y voir un signe ? C’était mon numéro d’identité.
Il faisait froid dans le sous-sol, un froid qui suggérait le vide jusqu’au moindre de ses frissons. Le parking était plein, ou peu s’en fallait ; les seules places vacantes laissées apparaitre, en grands chiffres jaunes leur numéro. L’homme me dirigea jusqu’à une cabine d’ascenseur, située derrière une alcôve dissimulée par un pilier de béton ; lorsque les portes s’ouvrirent, il m’invita à entrer dans l’engin, en me tendant de la main droite une minuscule enveloppe, que je m’empressais d’empocher, comme le bien le plus précieux du monde. Puis l’homme s’en alla, et les portes se refermèrent, sur lesquelles mes yeux restèrent fixés durant l’ascension, qui ne dura que quelques secondes. Puis les portes s’ouvrirent sur un long couloir blanc, éclairé par des néons dispersés sur toute la longueur ; un homme, seul, en blouse blanche, attend au fond.
*
C’était un gosse ; ils avaient tous l’air de gosses, genre jeune de vingt ans aux airs de vagabond fugueur, des mômes laissés pour compte et jetés dans la nature. Sauf que ce n’était pas si simple ; éthiquement, cela n’avait rien à voir.
Celui-là ressemblait au précédent, qu’il venait remplacer, et le prochain sera sans doute à son image, et les suivants. Je les voyais inlassablement se succéder dans la génératrice, l’un prenant l’en place sur la banquette noire d’où l’on venait d’extraire le corps asséché de l’autre ; ils vidaient leur force à la chaine pour alimenter la grosse machine, leur énergie aspirée puis stockée dans la centrale transitoire, flux incessant régulé par ordinateur, sous mon contrôle. Cinq heures par jour, qu’on les pompait de leur vie, jusqu’à l’épuisement ; jamais je n’en avit observé un durer à ce rythme plus de trois ans.
Ils avaient l’air humain, pourtant, d’apparence, trop humains même, de par leur aspect miséreux, clochards celestes, poupons des trottoirs, jeunes gavroches, pas plus ambitieux que concernés par l’histoire ; on aurait cru pouvoir leur tendre la main, les réhabiliter, leur venir en aide dans leur abandon, leur existence meme était un long cri de detresse ; mais c’était là leur condition, et l’on y pouvait rien. Sans doute avaient-ils un solide lien de parenté avec l’espéce humaine, de par leur morphologie, mais il n’en était rien.
Il est au bout du couloir, l’ascenceur se referme ; il avance d’un pas mal assuré, effarouché par la lumiére, puis s’arrete devant moi. « Je m’appelle Otto, j’annonce. Nous travaillerons ensemble. Suis moi » . Il hoche la tete. C’est dejà ça.
Je l’accompagne d’abord jusqu’à sa chambre ; tout extra-terrestre qu’il est, il a besoin de repos. Un buffet a été aménagé à coté du lit, beaucoup de fruits, des extraits de plantes, des sels minéraux ; il a l’air vigoureux, ses forces approchent leur paroxysme, il faute le ménager. Dans quelques jours, il sera juste bon à exploiter.
C’est qu’il en faut, de l’énergie, pour alimenter une telle machine, la création de l’homme sans doute la plus ambitieuse, la plus dangereuse.
*
La porte des sanitaires était fermé à clef ; pourtant, c’était l’habitude des autres locataires que de la laissait entrouverte, malgré les remontrances quotidiennes du concierge, Mister Joe.
Le néon était quant à lui allumé, éclairant de sa lumière vivace la surface des cabines de douche et des wc. J’entendis un peu de bruit provenant d’une des douches, une sorte de froissement bref et répété ; cela ne m’empêcha pas d’uriner en abondance. Puis, lorsque je sortis du lieu d’aisance, je repérai une ombre furtive qui se glissa derriére la porte de la salle d’eau. Etait-ce parce que l’horloge tournait autour de minuit qu’un frisson fit vibrer ma chair encore endormie ? D’un pas lent, je me dirigeai vers la sortie ; en ouvrant la porte des sanitaires, je sursauté face à un jeune homme chétif, collé au mur, l’air effrayé.
« I need help, sir, i’m alone… », prononça-t-il d’un faible filet de voix. Ses gros yeux hagards tournaient en panique dans leur orbite, en roue libre sur son visage figé par l’effroi ; il avait d’autant moins d’allure dans ses haillons déchirés, lambeaux de textiles rouge, piéces de cuir rapiécées, débris de chaussures de toiles blanches, rongées par la boue acide des boulevards de Calcutta. Alors, s’il avait besoin d’aide, je voulais bien le croire.
Je lui fis signe de me suivre jusqu’à ma chambre, ce qu’il éxécuta d’une timidité excédée par l’excitation, d’un pas trainant et nerveux à la fois, signe d’une fatigue extreme qui s’était incrustée dans son organisme. La petite pièce qui me servait autant de bureau que de dortoir persistait dans un desordre pas possible, cependant il ne semblait pas en mesure de s’en offusquer. « This is my bedroom, buddy. Now we gonna talk… ».
J’eu beaucoup de difficulté à lui arracher la moindre information. Son anglais était fort sommaire, et il était incapable de communiquer dans tout autre langue qui m’était audible. Aussi, j’étais incapable de déterminer ses origines, ses traits n’était pas particulièrement typés, même si son minois effaré me laissait imaginer qu’il venait d’Europe. Je lui proposais un paquet de chips et quelques pommes qu’il refusa, net, acceptant juste la bouteille d’eau minérale que je lui présentais.
Puis je fouillais dans ma garde robe, mais la prise fut bien mince ; parmi les uniformes soigneusement pliés, je ne trouvais, pour tout vêtements civils, qu’une chemise rose et un blue jean sans doute bien trop large pour lui. De toute façon, il les refusa aussi sec que les vetements. « I need this clothes, this are my clothes », annonça-il en désignant ses chiffons.
J’avais pour habitude, avant de dormir, de regarder un film, en fumant un peu d’opium, ce qui avait le mérite de mes délasser totalement des journées épuisantes que m’imposaient le service. Aussi, ne sachant plus très bien que tirer de mon invité, j’étendais le lit d’appoint sur le sol, et y deposa une épaisse couverture mauve et un polochon érodé ; puis je lui fit signe de s’installer. Pendant qu’il apprétait sa couchette de fortune, je mettais en route un film des fréres Coen qu’ils avaient réalisé au début des années quatre-vingt dix, et, après avoir éteint la lumière, je m’allongeais à mon tour.
J’avais déjà visionner ce long-metrage plusieurs dizaine de fois auparavant ; pourtant, son atmosphère ouatée, qui se mélait à la fumée, me permettait de pénétrer dans un monde intérieur, d’un confort optimal, vibrant dans un cocon imaginaire, bercé par l’ivresse de l’altérité. Il me fallait généralement moins d’une heure pour m’endormir, et cette nuit-là, je ne dérogeais pas à la règle, d’autant plus pressé d’atteindre cette transition de l’existence qui me séparait de Samantha.
Etait-ce les particules d’un réve qui avait fait disjoncter la réalité ? Au réveil, j’eu le vague souvenir que le gamin avait briller, au cours de lanuit. Toujours est-il qu’il avait disparu, laissant son lit vacant, mais néanmoins bien rangé, la couverture repliée, le matelas à peine froissé, comme si il n’y avait jamais dormi .
*
Certains racontaient qu’il était né au bord du Nil, un soir de février, tandis qu’on célébrait, à quelques kilomètres de là, les festivités de la libération. D’autres allaient même jusqu’à sortir de leur poche une épaisse plaque de calcaire, qu’ils vous décrivaient comme un fragment de la coquille vide qu’on avait retrouvée près du fleuve. Des milliers, aisément, proclamaient avoir été présent lors de la découverte, et ce n’était pas pour l’argent, en tout cas pas seulement ; il y avait une solide part de rêve dans tout ça, ils y croyaient eux-mêmes, à leurs mensonges, l’éclat de la légende occultait la fadeur de leur quotidien, et, à bien réfléchir, ils ne mentaient pas ; ils l’avaient bel et bien vu cet œuf, ils l’avaient touchés même, dans la matière de leur fantasme ; et ils l’avaient méritée, cette illusion exutoire, ce privilège de l’esprit qui leur apportait l’espoir alimentant leur survie. Ils y en avaient même qui pleuraient, lorsqu’ils évoquaient la découverte de l’objet, et toutes les perspectives de renouveau qu’ils annonçaient ; car c’était leur sauveur qui avait vu le jour, un soir, qui avait vu la nuit d’abord, sa naissance couverte par les étoiles bienveillantes qui l’avaient procréé. Moi-même, j’étais bien forcé de les croire.
Un pilote de l’armée russe avait affirmé dans son rapport avoir aperçu distinctement la silhouette d’un homme ailé flottant dans les airs, lors d’un vol d’essai dans la région de Czinaka. Les ordinateurs de contrôle avaient par ailleurs, à plusieurs reprises, signalés une anomalie dans les environs. Plusieurs témoignages de soldats postés entre Mazille et la capitale concordaient dans la description d’un homme oiseau voltigeant au dessus des toits, planant furtivement presque jusqu’à toucher terre, puis s’évanouissant dans les nuages. A l’aide d’images satellites interceptée dans les cieux de l’Emegie, des ingénieurs du ministère mondial à la défense avaient élaboré un portrait robot du spécimen hybride. Mais toutes ces preuves collectées par l’armée, j’avais plus de mal à les croire ; il s’agissait d’informations concrètes, détaillées, disséquées, mais vagues, tellement vagues, sur celui que l’on nommait, chez les hautes instances de la planète, « le phénomène ».
Cette démystification militaire me semblait une démarche bien moins sincère que celle des Czinakais, qui honorait le miracle de cette créature intrigante, venue apporter à leur terre la délivrance, et à leur peuple la consécration. Depuis des générations, les opprimés des colonies d’Afrique du nord attendaient la venue de l’Ecuador, promesse acquise depuis l’aube des temps. Ce n’était pas d’un dieu qu’il s’agissait, mais d’une sorte de roi céleste dont la matérialisation avait nécessité des siècles de souffrances contenues, enfin justifié par l’apparition de leur protecteur. C’était touchant de les voir si confiant quant à leur avenir, les observer guetter les cieux, lançant un clin d’œil à la silhouette, qui était partout, à chaque instant, absolument partout, prête à accomplir la destiné de ces valeureux exclus de la confrérie humaine. Car sans vouloir frapper sur l’occident et sa démesure malsaine, je n’ai jamais tant vu d’amour, d’espoir et de bienveillance que lors de mon séjour à Czinaka.
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Jamais elle ne détachait ses cheveux ; toutes les autres le faisaient, même si j’avais cessait de les voir, le souvenir de leurs mains croisées derrière la nuque, tirant sur l’élastique et libérant le flux capillaire, frétillait encore dans ma mémoire. Sa tignasse à elle, blonde éthérée, était plaquée en un amas complexe, sur le sommet de son crane, et lorsqu’impassible, elle quittait le lit et se rhabillait, ils n’avaient toujours pas bougés.
Peut-être qu’il s’agissait-là d’une intimité personnelle, affaire d’amour propre qui se concentrait en un terrain balisé, exclu des pratiques de son métier. J’avais appris qu’elle était maman d’une petite fille de trois ans, innocente créature qui, en toute sécurité, pouvait se réfugier dans cette ondée chatoyante et interdite à la clientèle. Moi qui avait accès à son être de chair, en contrepartie d’une ablation de salaire à un rythme hebdomadaire, plutôt que de me satisfaire de ses contacts bestiaux qui me laissaient tout honteux, j’aurais tant voulu me plonger dans sa blondeur obscure, fuyante, protégée. Jamais je n’y aurai plongé la main de force, au cours d’une étreinte mécanique, pour la déployer ; mais j’espérais tant qu’elle me l’offre; ça et tout le reste. J’étais idéaliste…
N’empêche, c’était bien triste ; cela détonnait dans la vision du monde qui avait motivé ma jeunesse. Etais-je vieux ? J’étais surtout seul, comme tout le monde, comme elle, exactement, qui devait enchainer les passes pour nourrir son enfant ; elle aussi, avait était une jeune fille qui avait nourri tant de rêveries. J’étais navré pour elle ; j’étais navré pour nous tous.
Cette après-midi là elle portait une robe rose et sentait le lilas ; elle avait un sourire spécial qui lui offrait un rayonnement figé dans la glace. Bien que n’en manquant pas, j’étais assez aisé de lui trouver ce nouveau charme, et je passais la demi-heure suivante dans un délice d’apesanteur matérialisé par le corps vibrant de Pamela. Malgré tout les suffrages que sa physionomie remportait, il s’agissait là d’un plaisir spirituel plutôt que charnel, et j’adhérai aux conditions de ses courbes sous le faisceau d’un instant qui avait dévié en un nouvel espace temps. J’étais comblé ; ces cris faibles si chétifs, si addictifs, je n’étais pas certain de les avoir imaginés.
Lorsqu’elle se rhabilla, cette après-midi là, quelque chose avait changé ; cette impassibilité qui contenait le trouble de ses émotions, cette non-expression-là avait fuit, laissant place à une fébrilité naturelle trahissant une excitation salvatrice. « Monsieur Ferguson, c’est là dernière fois que nous nous voyons…Vous savez, je vous ai toujours trouvé très gentil, et je tenais à vous dire au revoir… »
Etait-ce une immense joie, où un intense désespoir, qui m’avait plaqué dans le lit, dans le feu d’une longue chute instantanée… Ainsi, nous ne nous reverrons plus… Je n’avais pas réalisé qu’elle était déjà partie. Je n’ai toujours pas réalisé d’ailleurs.
Ses cheveux… je ne les verrai donc jamais ?
*
Accident diplomatique à Bruxelles ; douze blessés, dont quatre avec sursit.
Comment composer avec cela ? Cela faisait à peine quarante huit heures que j’avais pris mes fonctions à la présidence du conseil, et déjà mes adversaires pouvaient m’accabler de tous les vices, même s’ils en constituaient la racine. Ils la voulaient, ils la désiraient ardemment, cette guerre, ils n’attendaient que ça, la voir exploser, assister à l’histoire qui défile sous leurs yeux, en temps réel. Pour sur, l’échéance semblait d’autant plus proche.
Certes, lorsque la mine explosa dans l’enceinte du parlement, et que des centaines de clous rouillés foudroyèrent l’assemblée, j’étais dans mon bureau, occupé par une affaire qui n’entrait pas en compte dans les fonctions de mon mandat. J’avais été happé par l’imprévu, heureusement pour ma vie d’ailleurs, tandis que ce jouait, a quelques centaines de mètres de là, les turbulences d’un monde nouveau. Au moment crucial, lorsque la bombe explosa, j’étais plongé dans une sorte de transe, le regard plongé dans celui d’un jeune homme à l’air perdu, assis face à moi, mes deux mains dans les siennes, je n’étais plus dans mon bureau, j’étais dans un autre moment, posté au sommet du monde, contemplant les ruines d’un futur proche et meurtri. Les visions simultanées et insoutenables se projetaient dans ma conscience à un rythme frénétique, pourtant j’avais besoin d’assister à cette représentation mentale, et lorsque la bombe explosa aux milieux des députés, sa faible détonation se noya dans celles, plus réelles, de ce monde en désintégration qui m’avait happé.
C’était le meme jeune homme, que j’avais croisé quelques jours auparavant, sur le pont Briançon, lorsqu’à l’arrière de la limousine, j’observais les passants, la vitre baissé. Le véhicule stoppé par le feu rouge, ce jeune garçon en haillon s’était arrété face à moi, et lança le harpon de son regard dans le creux de mes rétines. Quelques secondes d’un échange visuel d’une intensité rare, puis le véhicule avais redémarré, et le vagabond disparu, avant que je n’ai pu comprendre quoi que ce soit.
Et puis j’avais eu le poste, alors que la situation semblait dans l’impasse ; j’étais censé présenter et signer les nouveaux accords européen ; ultime espoir d’entériner le conflit. La pression était grande, inquantifiable, mais mon soucis ardent du bien de l’humanité faisait de moi la personne idéale pour corriger le tir avant l’irréparable ; seulement, le tir avait eu lieu derrière mon dos, tandis que j’errai dans les nuages. Cinq minutes après l’accident, j’avais déjà repris conscience, et le vagabond avait disparu ; mon attaché de presse entra brusquement dans mon Bureau, « Monsieur Tiranide ! Serge ! Le parlement est en train de bruler ? que faites vous ici ?
_Je me sentais mal… Je crois que je me suis évanoui… Le parlement prends feu, vous dites ?
_Il vient d’y avoir une explosion, j’étais parti à votre recherche lorsque c’est arrivé, votre cellulaire est coupé. Je ne sais absolument pas ce qu’il s’est passé, mais j’avoue penser à rentrer en Suisse dès cette après-midi.
_J’en suis désolé, mais vous n’êtes pas à blâmer. La guerre va reprendre, c’est inévitable ; mais ce n’est plus guère la notre, désormais, cela dépasse nos intérêts… »
Il avait l’air bouleversé, même si pourtant il s’était préparé à cette situation depuis les quinze dernières années ; Billy Sumner avait été l’une des rares personnes honnêtes que j’avais rencontrées dans ce milieu avide de suffisance ; et de par sa douceur naturelle qui éclipsait, le temps de quelques minutes, tous les malheurs du monde, il avait bien mérité cette retraite anticipé. Il me fit ses adieux, humblement, puis réajusta le col de sa veste, et parti.
Moi aussi, je devais songer à partir. Oh combien !
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